Le Deuil Présent. Retour du refoulé. La regrettable réalité
Centre d’expositions de Repentigny
3, place d’Évry, Repentigny (Québec)
J6A 8H7
450 470-3010
Du 13 juin au 19 juillet 2015
Chaque jour l’actualité nous assomme de ses coups: la nature devient vengeresse lorsque l’équilibre écologique est déréglé; dans son inconscience – à cause de la mesquinerie de ses intérêts – l’homme économique, homo economicus, peut provoquer des destructions telle l’incinération du cente-ville de la municipalité de Lac-Mégantic; tragédie humanitaire dans le sillage d’une géopolitique menaçante – les habitants de la Cisjordanie (West Bank) doivent vivre à l’ombre d’un mur grotesque construit par Israël. Voilà des thèmes choisis par Seymour Segal. Pour le peintre montréalais, l’émotion, la compassion deviennent des outils de compréhension d’une tragique condition humaine. La peinture est émotive, narrative, analytique: minoritaire dans sa sainte colère picturale, Segal se place dans une grande lignée: cette tradition moderne qui veut que la peinture représente un cri d’alarme, un menaçant baromètre des turpitudes de l’humanité. La nouveauté picturale de cet événement est l’intense représentation de la catastrophe de Lac-Mégantic.
Il a à ses côtés les expressionnistes Jacob Steinhardt, Georg Grosz, Max Beckmann, Otto Dix, salués par Segal; ou encore Philip Golub ou Georg Baselitz, parmi les néo-expressionnistes… Segal nous montre qu’il est possible de manier un expressionnisme critique, et même d’adopter le rôle de moraliste ou du prophète, tout en conservant une esthétique qui offre un considérable plaisir visuel.
La regrettable realité: Pour arriver à la saisir, le peintre a dû suivre, ou a dû se rendre très sensible à la dialectique interne de son oeuvre. Sensuel et euphorique par un aspect de sa personnalité picturale, Segal se rend progressivement à l’évidence d’un monde menaçant et déréglé au cours des dernières années. Voilà comment il décrit l’évolution de ses intérêts: “Ma position est celle de célébrer la vie et l’amour. J’ai aussi abordé des thèmes qui me sont chères, tel le hockey que j’ai pratiqué. Cependant, à l’image de Georg Grosz, qui m’a définitivement influencé – qui s’est senti obligé à dépeindre la crise sociale de Weimar – moi, depuis quelques années, j’ai dû donner ma réponse à la violence humaine – ainsi j’ai produit les oeuvres présentées dans cet événement.”
L’artiste en tant que visionnaire: le style expressionniste ou néo-expressionniste, avec sa concentration thématique, son option figurative, son unité, réussit à traduire et à partager l’émotion, à faire accepter une rhétorique exacerbée. Dans un cadre ambiant de quiétisme avec ses automatismes robotiques -lorsqu’on en fait une bonne utilisation- la rhétorique expressionniste agit comme un coup de fouet, elle peut en fait être revigorante. Les notes prophètiques abondent: l’art s’avère d’utilité sociale.
“L’art possède là une fonction féconde – il préfigure et donne une forme précise … il donne forme précise à des aspirations et inhibitions qui sans lui resteraient réprimées et inexprimées”.(1)
La forte présence du feu, représenté par des orangés et des jaunes qui nous hantent, l’idée de la conflagration qui a incinéré le centre de Lac-Mégantic avec ses habitants dans la nuit de 5 à 6 juillet 2013; l’expression picturale de cette idée reste ardente dans notre mémoire. À tout jamais, Mégantic devient un lieu de mémoire, un avertissement et reposoir du mal. Lieu de mémoire qui rappelle les sinistres forêts, les champs de bataille de la Prusse, des voies férrées de l’Holocauste, évoquées dans les grands tableaux d’Anselm Kieffer. Avec cette différence que le peintre allemand traduit le silence “assourdissant” de ces sites, alors que Seymour Segal se place avec son âme et son chevalet au centre de la conflagration. Les tableaux portent de magnifiques titres: 3000 degrés Celsius, Des goutttes de feu, Cocktail de trains…
Le mystère de ce qui s’est passé à Lac-Mégantic en incinérant quarante-sept habitants reste entier. Un train chargé de pétrole lourd et d’émanations combustibles laissé sans surveillance – sidérante négligence – s’est mis en mouvement au sommet d’une colline et en déraillant, a percuté la petite ville: la cargaison s’enflamme et explose. Comment tout ceci ait pu se passer n’a pas vraiment été élucidé…
Seymour Segal, par sa maîtrise des gammes d’orangés et de jaunes, crée des précedents picturaux dans la représentation du feu. Le lieu de mémoire regorge aussi de féraille recroquevillée. “Je m’imagine lorsque je peins, à la place des victimes, au centre des flammes”, explique le peintre. “Nous sommes victimes de la violence humaine et nous y contribuons”. Inévitabilité karmique?
Ce réalisme est reconfortant en pensant aux interminables poncifs de cette “pensée positive”, bonne béquille psychologique du quotidien… mais philosophie irrecevable. Avec ses bombes atomiques et ses millions de réfugiés, notre condition répond plutôt au pessimisme d’un Schopenhauer qui voit le côté sinistre d’une “volonté générale” qui déclanche une infinité de compétitions entre individus, ou à l’épuisement psychique de Cioran, qui, avec compassion et cynisme, décrit notre psyché contradictoire et incompréhensible, en lutte avec elle-même…
Dans la série Paysage paradoxal, Segal s’avère fin connaisseur à la fois du paysage nordique québécois et de la tradition picturale du Groupe des Sept. C’est son côté post-moderne, car il adapte avec douleur et sarcasme la vision du rocher, des lacs et de la forêt à une réalité de désolation après des coupes à blanc sur des dizaines, voire des centaine de milles de kilomètres carrés à travers le Canada. Le thème chamanique n’est plus celui de l’arbre de Tom Thomson qui sussure sa chanson, mais plutôt celui de l’arbre et de la terre écorchés vifs – très anthropomorphiques – criant de douleur. Les troncs étant sciés, la pollution fait le reste du travail.
Tout en adoptant la figuration, Segal comprend ce que Baselitz appelle “la hallucination du psychique”. Le style saisit l’émotion insupportable. Aucune ambiguité ironique du message. À la fois le dessin au fusain ou la peinture noire qui prolifèrent à travers les toiles – et les couleurs – sont charpentés, expressifs, débordants. De cette concurrence entre dessin et couleurs – à l’intérieur d’une compostion d’un certain classicisme -vient la tension qui exprime les drames. L’artiste remarque que le processus même de peindre devient visible.
Avec Betty Goodwin, Seymour Segal partage l’intensité de la texture, la vigueur nerveuse de la ligne et l’intérêt de découvrir comment l’émotion se dégage du mouvement du corps.
Dans West Bank (Cisjordanie) Seymour Segal représente la vie rapetissée des Palestiniens qui doivent exister à l’ombre du mur qui sépare leur zone d’Israël. L’ambiance est pétrie de désespoir: le mur est d’un gris oppressif, le ciel prend des nuances violettes, la végétation est d’un vert maladif qui reflète l’absurde de la situation.
Seymour Segal est innovateur en tant qu’interprète directe du désarroi: mais avec combien de tendresse. L’esthétique est pourtant jouissive. Cette exposition mériterait de s’approcher du centre de Montréal, de traverser l’eau, d’être accessible à un plus vaste public. Elle porte à réfléchir.
RÉFÉRENCES
- Herbert Read Histoire de la peinture moderne Aimery Somogy Paris 1960 p.50