Force de l’acier, lyrisme de la

couleur: Résiliences oniriques
Jean-Pierre Lafrance peinture, Claude Milette sculpture
Galerie d’art Ève Fontaine
1200, rue Girouard O.
St.-Hyacinthe 2JS 2Z1
(450) 252-4177
www.galerieevefontaine.com
du 9 au 26 octobre 2008
Ève Fontaine, galeriste en art contemporain, nous propose un choix de peintures récentes de Jean-Pierre Lafrance et de sculptures en acier de Claude Milette, qu’elle regroupe de manière inédite sous le titre « Résiliences oniriques ». Aux formes tranchantes de Milette, développées à partir de rails et cylindres métalliques, répond la féerie imaginaire de Jean-Pierre Lafrance. Une sculpture en acier aux accents constructivistes côtoie une peinture abstraite et lyrique qui évoque doucement le paysage.
Aux envolées colorées de Lafrance, à cette joie de l’été que ses toiles exsudent, Milette réplique avec des œuvres concises, sous le signe de l’aigu, de l’anguleux. La délicatesse d’expression de Lafrance est équilibrée par la matière drue et reluisante des sculptures de Milette. Pourtant, telle une fine musique de fond, les deux expressions artistiques partagent des accents féminins. Prégnantes dans les calligraphies imprévisibles de Lafrance, ces notes raffinées sont présentes en dose subtile, en trace, dans l’œuvre sculptée de Milette.
La galeriste a réuni deux artistes téméraires, qui sont appréciés d’un public de connaisseurs et qui s’imposent dans le monde de l’art contemporain du Québec. Ève Fontaine les a aidé a rafraîchir leur amitié : eux, qui appartiennent à une famille de sensibilités partagées, celle de la spontanéité du geste. Comme par hasard, les deux artistes sont presque voisins en Montérégie, le long du bassin de la rivière Richelieu. Depuis quelques années, Jean-Pierre Lafrance demeure à Saint-Denis sur Richelieu, alors que Milette s’est établi à l’intérieur des terres agricoles de la rive droite de cette rivière, à St. Bernard-de-Montarville.
DISSONANCES ET ACCORDS DIFFÉRÉS
Ève Fontaine réussit à mettre en évidence les liens qui rapprochent en filigrane deux œuvres centrées sur le travail de la matière. À travers une pleine maîtrise des techniques mixtes, Lafrance fait la part à l’accident pictural dans la création d’une texture de couleur – à l’aléas chromatique – alors que Milette poursuit une espèce de combat amoureux avec l’acier, qu’il forme, qu’il burine, qu’il ébarbe, en suivant son intuition de la nature profonde du matériau. Ève Fontaine note « qu’il y a un dialogue entre les œuvres des deux artistes ». Par analogie, ce dialogue trouve ses résonances dans l’esprit de la musique contemporaine ; dans ce « duo de chambre », il ne s’agit pas d’harmonie parfaite, mais de dissonances, d’accords différés : une conversation qui n’en finit plus… À l’intérieur des œuvres, les accents hybrides se présentent aussi comme des clins d’œil discrets aux courants conceptuels dominants.
Toute en étant sensible aux tendances actuelles, en tant que galeriste, Ève Fontaine conserve un parti pris pour la spontanéité et la gestualité. Elle ouvrait sa galerie en mai 2007, dans un tranquille quartier de maisons victoriennes de St. Hyacinthe, misant sur un marché d’art contemporain en Montérégie, mais retrouvant une clientèle à travers le Québec jusqu’à Toronto, et même aussi loin qu’en Floride, grâce à sa force en marketing. Tirant avantage d’une belle lumière du jour, les salles d’exposition de sa galerie sont spacieuses et intimes à la fois.
La galeriste privilégie « un art avec lequel on peut vivre, mais qui n’est pas superficiel. Un art qui s’intègre, et non pas un art qui s’impose. C’est un lien affectif qu’on développe avec l’art et les artistes », explique Ève Fontaine. « J’aime beaucoup la ligne : à partir de la ligne, il y a quelque chose qui se développe… À partir de la ligne, on ressent une émotion, il y a une sensualité. La calligraphie, c’est une chose très sensuelle. Par ailleurs, la couleur est le support qui développe une vision, elle renforce le travail pictural ». La galerie représente aussi trente artistes de la relève. « Je cherche la liberté chez les peintres, sans a priori… rien d’imposé. Mes artistes n’ont pas d’œuvre qui soutient un discours », souligne la galeriste.
Quant à la peinture de Jean-Pierre Lafrance, la galeriste signale la vigueur de l’émotion dans ses œuvres. En se référant à la toile intitulée L’île rouge, elle dit : « La force est ici dans le ton : le rouge, le noir, la tache blanche. L’art de Jean-Pierre Lafrance possède également un côté féminin ». Dans la dernière création de Lafrance, il y a une délicatesse, un aspect fragile, champêtre, en étroite relation avec le paysage. Chez lui, la capacité de connotation de la peinture abstraite reste entière : c’en est une de ses qualités; le spectateur est libre de faire des associations, de rêver. Il faut peut-être préciser que Lafrance possède une belle maison surplombant le Richelieu, inscrite dans un site qui semble un peu hors du temps; ainsi, plusieurs de ses toiles distillent l’aura apaisante d’un après-midi d’été. D’énergiques axes, verticales et horizontales, structurent discrètement les compositions abstraites dans ses tableaux.
Noirs, rouges bordeaux ou écarlates, ocres et notes dorées semblent occuper une place privilégiée dans l’œuvre récente. Les verts crus se font rares – presque inexistants – par rapport au passé. Plus lyriques, sur un mode parfois mineur, les toiles semblent aussi plus épurées. L’ambiance affective, méditative prend le dessus sur le potentiel dramatique de la couleur. La luminosité des teintes crée une fougue inhérente à des images traversées par des traits en trajectoires courbes et par des éclaboussures… Comme note distinctive dans la peinture de Lafrance, le suage des masses de couleur qui s’égouttent et dégoulinent gentiment évoque des codas de partitions musicales…
Dans ses sculptures de nature plutôt intime, qui détonnent un peu avec sa production monumentale, Claude Milette explore la pointe, la notion de concentration. Le sculpteur prend plaisir dans le contraste entre textures âpres et les surfaces polies, à la tension entre droites et courbes. Pour lui, la sculpture constitue un drame de l’espace. Auparavant, il était aux prises avec la perforation des volumes, la déchirure du métal provoquée par la déflagration à l’intérieur d’enveloppes métalliques. Milette sait construire un espace actif. Le langage du devenir n’est plus exploré dans l’œuvre récente à travers l’entropie de la déflagration, mais à travers la concentration infinie de l’espace évoquée par des formes telles que la pointe ou la flèche Cependant, Ève Fontaine note aussi « la fragilité dans le travail du métal chez Milette », accents féminins qui compensent les effets énergiques de modelage et de torsion des barres d’acier dans la composition de ses sculptures.